mardi 5 mai 2026

L'art existe-t-il ?

L’art est une activité humaine intentionnelle qui produit des œuvres destinées à toucher nos sens, nos émotions ou notre intelligence, sans viser une utilité pratique immédiate.
Cette activité peut durer toute une vie ou bien, comme pour l'auteur qui a renoncé à peindre depuis plus de vingt ans, ne représenter qu'une pratique temporaire.
Pourquoi la question « L'art existe-t-il ? » mérite-t-elle d'être posée ?
Le mot Art est ancien et polysémique, il a longtemps désigné toute forme de technique, du grec technè, sans distinction entre artisan et artiste.
Les pratiques artistiques ont évolué, surtout au XXᵉ siècle, notamment avec les ready-made de Duchamp, un objet banal peut devenir œuvre d’art selon son contexte. La valeur sociale de l’art reste forte, certaines définitions confondent art et qualité esthétique.


Les grandes approches pour définir l’art
1. L’art comme production plastique
C’est l’idée la plus courante aujourd’hui : une œuvre d’art est un objet créé pour sa valeur esthétique, pour susciter une expérience sensible.
2. L’art comme technique
Historiquement, le mot art signifiait savoir-faire, méthode, habileté. On parlait d’arts mécaniques, d’arts libéraux, d’arts et métiers.
3. L’art comme imitation
Pour Platon, l’art imite le réel et produit des « faux-semblants ».
4. L’art comme connaissance
Pour Aristote, la poésie et l’art permettent d’atteindre une vérité plus générale que la simple description du réel.
5. L’art comme expression
L’artiste exprime ses émotions, son intériorité, son rapport au monde. Cette idée traverse toute la notion moderne de personnalité.
6. L’art comme création
Avec Kant et la notion de génie, l’artiste n’imite plus, il invente. L’œuvre est originale, irréductible à une simple technique.
7. L’art comme reconnaissance sociale
L'art représente ce qu’un groupe reconnaît comme tel. L’art dépend donc du contexte culturel.

Depuis le XVIIIᵉ siècle, le mot désigne surtout les beaux-arts : peinture, sculpture, architecture, musique, danse, littérature… puis le cinéma, la photographie, la BD, l’art numérique, etc.





William Bouguereau, déclinaison

L'histoire nous montre que l’art n’a jamais cessé d’accompagner l’humanité, mais que sa nature et sa légitimité sont périodiquement discutées.
Les traces les plus anciennes, peintures rupestres, sculptures primitives, confirment que toutes les sociétés humaines ont produit des formes artistiques. C'est un fait anthropologique constant. Cette permanence suffit déjà à affirmer que l’art existe au sens d’une activité universelle.
Définir l’art demeure très subjectif : une chaise dans un musée peut devenir une œuvre, alors que la même située dans un salon ne l’est pas. Cela témoignera que l’art peut devenir une construction de l'esprit.
Les philosophes défendent des visions parfois contradictoires :
Pour Platon l’art n’est qu’illusion, imitation trompeuse du réel. Dans ce sens, l’art existe, mais comme copie plus ou moins habile.
Aristote considère que l’art existe comme imitation naturelle et source de plaisir et d’apprentissage.
Selon Kant, l’art compte comme beauté désintéressée et comme expression du génie, talent inné qui crée ses propres règles.
Quant à Hegel, il le pense comme manifestation de l’esprit, supérieure à la beauté naturelle.
Pour Duchamp et l’art contemporain, l’art existe à partir du moment où la société le reconnaît comme tel, même si l’objet est banal.

L’art existe-t-il indépendamment du spectateur ?
Certains soutiennent que l’œuvre existe par elle-même, d’autres que l’art n’existe que par l’appréciation du spectateur. Cela renforce l’idée que l’existence de l’art dépend de critères variables.
Plusieurs courants ont explicitement affirmé que n’importe quel objet ou geste pouvait devenir œuvre. Les Dadaïstes proclamaient que « tout le monde est artiste » et que tout peut faire œuvre. Duchamp a radicalisé cette idée avec les ready-made, un urinoir ou un porte-bouteille deviennent art par simple déplacement dans un contexte artistique.
L’art contemporain a prolongé cette logique : performance, installation, objets du quotidien, documents, tout peut être intégré à la démarche artistique.
Le musée, la galerie ou le discours critique confèrent un statut artistique. Le musée et le regard du spectateur font l'oeuvre.
Un objet devient art lorsqu’il est reçu comme tel, c’est‑à‑dire lorsqu’il suscite une expérience esthétique, une interrogation, une émotion.
Tout le monde peut s’autoproclamer artiste, ce qui rend les critères confus. Il existe néanmoins un savoir-faire, une exigence, un travail qui distinguent une œuvre d’un simple geste arbitraire. Mais l’art reste défini par un système, une institution, pas par une seule personne.







































L'art c'est la vie !



L’écosystème dans lequel évoluent les créateurs est structurellement fragile, l’offre est immense, la demande limitée, et les éventuels intermédiaires captent une partie de la valeur.
Le nombre de personnes qui produisent de l’art, n’a jamais été aussi élevé, alors que les acheteurs n’ont pas réellement augmenté. Et surtout, le marché demeure extrêmement concentré, une minorité d’artistes vendent cher, tandis que la majorité vend peu ou pas. Néanmoins, même pour les rares élus qui possèdent un marché, les revenus arrivent souvent ponctuellement et les contrats salariés restent exceptionnels.
Une exposition peut parfaitement s'avérer réussie, y compris commercialement, puis tombée dans l'oubli pendant des mois. Difficile de construire une stabilité financière sur un modèle aussi aléatoire.

Galeries, institutions, commissaires, critiques, foires… Ce sont eux qui donnent visibilité et légitimité. Sans eux, l’artiste reste souvent invisible. Mais les commissions, souvent 50 %, avec une sélection concernant très peu d’artistes aux profils déjà reconnus, rend l'intégration au système plus difficile que la pratique de la discipline elle-même.
Créer demande du temps, de l’énergie, de la liberté. Or, pour survivre, beaucoup d’artistes doivent enseigner, faire un métier alimentaire et accepter des commandes qui ne leur correspondent pas ou compter sur le revenu du conjoint.
Le numérique a certes ouvert des portes mais également accru la compétition. Internet permet de montrer son travail mais la concurrence est mondiale. Le numérique n’a finalement pas supprimé les barrières, il les a déplacées.

Le marché de l’art fonctionne comme toute organisation sociale hiérarchisée où les prix des produits dépendent moins de leur qualité intrinsèque que des réseaux de distributions et des mécanismes de valorisation qui les entourent.
L’art ne se réduit jamais à une simple affaire d’esthétique, c’est un champ structuré par des rapports de pouvoir, de filtres institutionnels et d'inégalités profondes.
Le marché est organisé en plusieurs niveaux hiérarchiques, du sommet dominé par les grandes galeries et maisons de vente jusqu’au marché plus populaire des portrais, des paysages et de la décoration. Cette structure explique pourquoi les ventes spectaculaires ne représentent qu’une infime partie de l’économie réelle de l’art. Plus on monte dans la pyramide, plus l’accès est filtré, et plus la valeur dépend de la reconnaissance institutionnelle.
Contrairement à l’idée romantique du génie individuel, la valeur d’une œuvre se construit par un ensemble d’acteurs composés de galeries, collectionneurs, critiques, institutions, foires internationales. La sociologie montre que la reconnaissance artistique est un processus collectif, où réputation, réseaux et contexte culturel jouent un rôle déterminant. Autrement dit ce sera le musée qui consacrera l'artiste et son oeuvre, non pas la qualité inhérente à celle-ci.

Les institutions culturelles jouent un rôle central dans la construction de la valeur. Elles déterminent ce qui est considéré comme “art”, ce qui mérite d’être montré, conservé, acheté.
Les inégalités sociales dans les carrières artistiques proviennent surtout de trois mécanismes : l’accès inégal aux ressources (éducation, réseaux, capital culturel), la forte compétition pour très peu de positions stables, et des biais persistants liés au genre, à l’origine sociale ou géographique.
Ces inégalités ne sont pas accidentelles, elles sont structurelles et factuelles. La concentration des opportunités dans les grandes métropoles, l'intégration dans les réseaux, ou ceux disposant d’un capital social et culturel élevé restent des facteurs déterminants.
Les artistes issus de milieux favorisés disposent souvent d’un environnement familial valorisant la culture, de ressources économiques permettant de supporter les périodes sans revenus, de relations facilitant l’entrée dans les écoles d’art, les galeries ou les organismes officiels.
Ces inégalités d’accès soulignent l’importance du capital social, culturel et géographique dans la réussite artistique. Les professions artistiques sont concentrées dans les grandes métropoles Paris, Londres, New York. Cette concentration crée des barrières économiques, coût de la vie, loyers d’atelier, des avantages par la proximité des institutions et les possibilités de spéculation. Les artistes situés hors de ces centres doivent redoubler d’efforts pour accéder à la visibilité et aux opportunités.





samedi 25 avril 2026

Peut-on parler fin de cycle concernant les arts plastiques ?

 

Le terme "Arts plastiques" ne paraît plus guère employé et celui de "Fin de cycle" signifie qu’un modèle dominant arrive à épuisement. Plusieurs signes convergent.

L'épuisement du paradigme conceptuel-institutionnel né dans les années 1960–1980, c'est-à-dire l’art comme discours, comme critique, comme dispositif semble en effet en fin de cycle. Ce modèle intéresse de moins en moins et ne produit plus d’hégémonie.
La perte d’autorité des institutions (écoles, centres d’art, commissaires) sur la définition du contemporain ne structure plus l’ensemble du domaine. Le retour du public vers des formes lisibles, peinture, narration, artisanat, techniques n’est pas un retour réactionnaire, mais un déplacement logique et plus naturel des centres de gravité.
Tout cela ressemble à la fin d’un cycle de légitimité, celui où l’art dit contemporain pouvait se présenter comme unique avant-garde. On assiste bien a une désagrégation d’un régime qui a tenu 50 ans malgré le rejet ou l'ignorance d'une large majorité de citoyens. Les tensions sont réelles, elles signifient que l'Institutionnalisation extrême n'a fait qu'accentuer la fracture entre langage et attentes sociales, pour ne devenir somme toute qu'un protocole administratif imposé.

Nous vivons une transition de régime esthétique.
Un nouveau modèle n’a pas encore pris sa place. D’où cette impression de flottement, de confusion, parfois de décadence. Mais c’est précisément dans ces moments que se réinventent les formes, les pédagogies, les institutions.
Quel est le symptôme le plus frappant de ce tournant ?
L'arrivée ou plus exactement le retour très dynamique, parfois opportuniste, mais révélateur d’un désir d’images. Une demande sociologiquement décisive, qui reconfigure forcément les attentes. Le symptôme le plus frappant, celui qui révèle le mieux la fin d’un cycle, c’est la perte d’autorité des institutions sur la définition de la valeur artistique. Tout le reste découle de cette fissure.
Aujourd’hui, ce pouvoir est contesté par presque tous, amateurs comme professionnels, il se trouve également concurrencé par les pratiques amateurs qui redéfinissent un goût déjà amplement fragilisé par la crise des écoles d'art.
Cette perte d’autorité se manifeste par quelques signes très nets :
- Les écoles ne produisent plus de styles dominants, mais des cohortes d’élèves déracinés esthétiquement.
- Les centres d’art ne sont plus prescripteurs mais suiveurs de tendances, ils finiront d'ailleurs par disparaître les uns après les autres.
- Les discours critiques ne structurent plus le champ, ils le commentent à la marge et de manière des plus confidentielle.
- Le public se tourne vers des formes narratives, cela constitue un basculement historique, l’institution n’est plus seule à décider ce qu’est l’art contemporain.

Des leviers pour une future réforme
Une proposition en trois niveaux pour l'apprentissage : pédagogie, gouvernance, et rapport au public.
Reconstruire la crédibilité depuis la formation, c’est le point névralgique. Un établissement qui ne maîtrise plus sa pédagogie perd mécaniquement sa légitimité.

1. Réintroduire la maîtrise technique comme pilier.
Ateliers de dessin, peinture, sculpture, numérique, artisanat, avec exigence réelle.
Évaluation sur la progression technique, pas seulement sur le discours.
Revalorisation des métiers d’art comme savoirs contemporains.
Objectif : l’institution redevient un lieu où l’on apprend quelque chose que l’on ne peut pas acquérir seul.

2. Pluraliser les régimes esthétiques
Cursus où coexistent décoration, figuration, volume, histoire de l'art, Intelligence Artificielle et maîtrise des logiciels d'image.
Fin du modèle monolingue, l’école ne doit plus imposer un style implicite.
Modules d’histoire de l'art, y compris non occidentale, comme grammaires à part entière.
Effet : l’institution cesse d’être perçue comme un appareil idéologique.

3. Réformer l’évaluation
Jury mixte : artistes, artisans, théoriciens, publics, professionnels des métiers en lien avec l'image et la communication.
Critères explicites : maîtrise, cohérence, inventivité, réception sociale.
Fin des évaluations basées sur la seule rhétorique.
Objectif : la légitimité redevient lisible et en adéquation avec la société.

Leviers institutionnels : restaurer la souveraineté du système public.
La crise actuelle est une crise de gouvernance autant que de sens.
La transparence doit être effective avec la publication des modes de sélection, des budgets, des jurys, des orientations. Avec la rotation obligatoire des commissaires et des directions.
Leviers sociologiques : reconstruire le lien avec le public, la légitimité ne se décrète pas, elle se gagne.
Les expositions deviennent lisibles, structurées, avec retour à la qualité plastique comme vecteur d’attention. L’institution se base sur la réalité sociologique du goût.
La pluralité des enseignements esthétiques dans les écoles conditionne tous les autres. Une école qui produit la diversité redonne du sens.

Objectifs généraux de la réforme
Transformer l’école d’un appareil de reproduction servile en atelier pluraliste de formes, de savoirs, de débouchés en liens les plus étroits possibles avec la société.
Axe pédagogique : refaire de l’école un lieu d’apprentissage réel des techniques : dessin, peinture, volume, photo, vidéo, numérique, édition, IA, design, décoration...
Théorie : histoire de l’art élargie (Occident + autres aires), sociologie de l’art, économie et marché des images.
Réhabilitation de la technique
Ateliers obligatoires avec niveaux (débutant, intermédiaire, avancé).
Maîtres d’atelier reconnus pour leur pratique, pas seulement pour leur discours.
Évaluation de la progression technique (avant/après, carnets, séries).
Interdiction implicite d’un style dominant, chaque atelier doit pouvoir être habité par des esthétiques différentes.
Invitations tournantes d’artistes (peinture de chevalet, muralisme, art numérique, etc.).
Réforme de l’évaluation
Jury mixte : artiste, théoricien/critique, professionnel (architecte, publiciste, artisan, etc.), représentant du public.
Sélection explicite : Maîtrise formelle, cohérence du projet, capacité d’invention, relation au contexte social et commercial.
Gouvernance : rendre l’institution lisible et responsable. Transparente avec publication annuelle des budgets, des critères de sélection des étudiants, des compositions des jurys, des objectifs et conseils.
Procès-verbaux synthétiques des décisions importantes accessibles publiquement. Rotation et limitation des mandats.
Publication d’un bilan annuel concernant l'avenir des diplômés sur le territoire, dans le champ artistique et sur tout autre débouché professionnel.

vendredi 17 avril 2026

La déliquescence des écoles d'art en France


Lauréats du Prix de Rome en 1957

La rupture de l'art contemporain avec la figuration et plus précisément avec la peinture est réelle, celle-ci résulte d’un enchaînement de dynamiques historiques et institutionnelles. Ce déplacement s’est fait sans que le public ne le demande, souvent même contre ses préférences.
L’art contemporain s’est éloigné de la peinture figurative parce que quelques artistes et théoriciens, soutenus par le ministère de la Culture, ont décrété l’innovation comme un atout principal, au point que l'idée de rupture est devenue l'objectif à suivre. En défendant des formes conceptuelles, abstraites, textuelles, la discipline s’est éloignée du goût du public qui restait toujours attaché à la narration, à la matérialité et la sensibilité. Ce décalage a donné l’impression que la peinture était dévalorisée, alors qu’elle était surtout dépréciée par un mouvement assez réduit, pas dans la société.
À partir des années 1970, la peinture historique, liée à la tradition, apparaissait comme le symbole même de ce qu’il fallait dépasser. Le propos intellectuel a alors construit une autre hiérarchie, validée par des commissaires, des fonctionnaires de la Culture et des critiques. Dans cette logique, la peinture narrative a été décrite comme trop plaisante, trop immédiate, trop marchande et surtout pas assez critique, elle s'en est trouvée déclassée et les école d'art ont tout naturellement suivi le mouvement.
Le marché comme d'ailleurs les amateurs, n’ont pourtant jamais cessé de placer la peinture au sommet, au moins pour celle qui concerne le passé. Cet écart de vue a créé une tension propre à l’art français. Ainsi, ce que les institutions jugeaient peu contemporain, demeurait souvent ce que le public et le marché plébiscitait.

Dès l'après-guerre, plusieurs forces convergent et adoptent comme norme la perception de l’avant-garde historique. Le cubisme, l'abstraction, dada, le surréalisme avaient déjà affiché l’idée que l’art doit avancer en rompant avec les formes établies. Les musées, les écoles, les critiques ont progressivement adopté cette finalité : l’art légitime est celui qui innove, critique et conceptualise. D'après ce principe la peinture figurative est dépassée, réactionnaire, ou encore uniquement décorative. La rupture devient donc un argument majeur, synonyme de professionnalité. Un artiste qui continue à peindre réaliste est soupçonné de ne pas être contemporain.
Le genre figuratif devient même un symbole de mauvais goût pour les élites culturelles qui l'associe au commerce petit bourgeois, aux peintres du dimanche et c’est un point sociologique essentiel, aux régimes politiques conservateurs. À l’inverse, l’art conceptuel et minimal devient un marqueur de distinction progressif car il faut un capital culturel supérieur pour le comprendre, l’apprécier, le commenter.
Le public n’a jamais adhéré à cette doctrine. Les enquêtes sont constantes depuis 50 ans, l'amateur préfère de loin la figuration, la virtuosité technique, la beauté. Cette différence est importante et stable.
Pourquoi alors ne change-t-on pas de cap ? Parce qu'il n'appartient pas aux personnes communes de définir la valeur artistique, mais aux écoles d’art, aux commissaires, aux critiques, aux Fonds Régionaux et autres réseaux professionnels. Le citoyen est uniquement invité à regarder, pas à décider ni commenter, c'est la règle démocratique en la matière. La rupture représente aussi le résultat d'une fuite en avant, chaque génération doit se distinguer de la précédente. Face à l’art qui affirme que seule l’idée subjective prime, la peinture, trop stable, trop chargée d’histoire, ne permet pas de produire une nouveauté suffisamment radicale.

La déliquescence des écoles d'art

Dans de nombreuses écoles d’art françaises, on a vu émerger une suspicion envers la virtuosité technique, une valorisation de la rhétorique plutôt que de l’œuvre, une injonction à l’expérimentation permanente avec la méfiance envers les médiums traditionnels. Un étudiant qui voulait peindre devait presque se justifier. La peinture devenait un choix non contemporain, sauf si elle était accompagnée d’un discours conceptuel très solide.
En ayant laissé croire à leurs étudiants, durant leurs cinq années finalement de non apprentissage, qu'ils trouveraient quand même une place dans la société correspondante à leur souhait, les écoles d'art et leurs enseignants portent une énorme part de responsabilité. Mais encore faudrait-il en avoir conscience.
Depuis plusieurs années on observe un retour patent touchant l'intéret pour l'image. Cependant les institutions publiques restent suspicieuses et toujours fermées, elles craignent de revenir en arrière, de perdre leur rôle d’avant-garde en validant des vues soi-disant réductrices. Dans l'immédiat, les écoles d'art ne semblent donc pas encore prêtes à renouveler les programmes et leur corps enseignants.

Comment les écoles pourraient-elles réintégrer la peinture ?
En modifiant trois choses : les critères de légitimité, les modes de sélection, et leurs structures même.
C’est avant tout une question de volonté politique et, plus spécifiquement pour les Beaux-Arts de Paris, un grave problème touchant ses directions successives.
La figuration et la peinture ne reviendront pas tant qu’on ne changera pas les mécanismes qui produisent la légitimité artistique. Si on change ces mécanismes, elles reviendront naturellement, non comme un retour nostalgique, mais comme la pluralité retrouvée.
1. Réformer les écoles d’art.
Elles représentent le cœur du système et produisent les futurs acteurs. Aujourd’hui, elles fonctionnent comme des espaces conceptuels anti-techniques. Comme des endroits où la peinture figurative est souvent perçue comme naïve, réactionnaire ou commerciale. Réformes possibles : réintroduire des ateliers de savoir-faire avec de vrais maîtres, la pluralité des jurys et recruter des enseignants sachant vraiment dessiner. Intégrer des historiens d'art dans les comités pédagogiques. Si les écoles changent, tout change.
2. Changer les critères de légitimité.
Jusqu'à présent les écoles valorisent surtout la rupture et le concept. Pour réintégrer la peinture, il faut élargir les critères. Rétablir la maîtrise technique actuellement écartée des jurys. Reconsidérer la fonction narrative et la relation au public, sans tomber pour autant dans le populisme.
3. Réformer les commissions d’acquisition.
C’est par le biais des FRAC, CNAP, musées, que la rupture s’est officialisée. Les commissions sont composées des mêmes responsables d’exposition et de critiques spécialisés. Solutions : diversité et rotation élargie des membres, incluant des peintres, des historiens de la peinture, des représentants du public avec transparence totale des débats et critères. Cela garantira la pluralité.

Avec l'abandon depuis les années 1970 du dessin et de toute technique approfondie, la formation artistique française a basculé vers la primauté du concept et la déconsidération des médiums traditionnels. A cause de cela les écoles n'ont pas formé des artistes mais véhiculé quasi uniquement des discours chargés d'illusions.
En conséquence la peinture est devenue un moyen suspect car elle repose sur un savoir-faire et une matérialité visuelle. Autrement dit, elle ne correspond pas à l'archétype voulu par les écoles.
Par orientation pédagogique et par mimétisme, les enseignants pensant suivre la mode du tout contemporain ont réduit ou marginalisé les cours techniques, qu'ils ont compensé par des séminaires valorisant la démarche conceptuelle. Les étudiants sont encouragés à problématiser, pas à peindre. Celui qui veut quand même peindre doit se former seul, ou à contre-courant de l’institution qui a dévalorisé la matière et qui n'encourage plus sa pratique.
Les écoles d’art françaises sont en continuité directe avec les centres d’art et les FRAC et elles forment leurs élèves pour répondre aux attentes de ces organismes. Donc, si ces derniers valorisent l’installation, la performance, la vidéo, alors les écoles forment des installateurs, performeurs ou vidéastes et la peinture devient dans ces conditions un médium inapproprié. La dévalorisation résulte d’un effet de boucle : les institutions valorisent ce que les écoles produisent, et les écoles produisent ce que les institutions valorisent.
Ainsi la peinture n’est plus un enseignement structuré : pas de pédagogie ni progression méthodique, pas de transmission des maîtrises ni de culture picturale et aucune confrontation avec l’histoire. Elle ne devient qu'un choix individuel sans enseignant qualifié, presque un acte de résistance et un médium non enseigné devient une affaire marginale.
La formation française a fini par hériter d’un anti-académisme devenu académique. Le paradoxe est cruel, les écoles d’art ont voulu rompre avec l'ancien système des Beaux-Arts mais elles n'ont fait que créer un nouvel académisme où, pour être reconnu, on doit produire un discours critique. Ce nouvel académisme est parfois plus rigide que l’ancien.

Rien n'est cependant définitivement établi. En effet, la plupart des jeunes entrants refusent désormais le dogme du tout conceptuel et deviennent demandeurs de formations plus classiques, ils veulent apprendre à peindre et à dessiner, les écoles commencent alors timidement à réintégrer des ateliers de pratique. Le savoir-faire dévalorisé jusqu'alors par le jugement esthétique commence à retrouver la place qu'il mérite dans la formation.
L'intention n’est plus de rester à la marge, mais bien celle d'occuper dans la société une situation cohérente et en adéquation avec les besoins, en ne confondant pas médium et idéologie. La peinture n’est pas forcément conservatrice et peut être politique, subversive, introspective et, pourquoi pas publicitaire.
Le modèle d'enseignement le plus adapté serait un système où les jurys sont pluralistes, les écoles diversifiées, la sélection définie clairement, où la peinture n’est ni dominante ni marginalisée. Ce modèle ne revient pas à la tradition mais réouvre le champ des possibles.
Pendant des siècles, la conformité artistique a reposé sur la maîtrise technique, la singularité stylistique, la matérialité de l’œuvre, la continuité dans une certaine tradition.
Vers les années 1930, les écoles des Beaux-Arts se sont tournées graduellement vers un standard les éloignant du classicisme. Dans ce cadre, la peinture, médium matériel et en quelque sorte artisanal, devient structurellement archaïque. Elle ne critique pas assez et n'innove pas assez.
La France, plus que d’autres pays, a donc construit un système où la légitimité se définit en opposition à la tradition académique, à la virtuosité technique, à la séduction visuelle. Dans ce schéma, la peinture paraît immédiatement équivoque car elle plaît trop facilement et s’inscrit trop dans les habitudes. Donc, la valoriser reviendrait pour l'art dit contemporain à perdre sa position privilégiée, cette posture devient également stratégique.
L'organisation de l'art contemporain prend en compte l'œuvre si elle produit un texte avec un dossier de presse diffusé en premier lieu dans son réseau d'influence. Or la peinture, surtout quand elle est narrative, résiste à cette logique. Elle n’a pas besoin d’un texte pour exister, ni d’un protocole particulier pour être comprise. Dans un système où l'effet d'annonce est monnaie courante la peinture apparaît quelque peu silencieuse et en retard mais cette époque s'achève, le bien-fondé est en train de se reconfigurer dans un paysage devenu enfin pluraliste.


Rechercher dans ce blog

A chaque époque son art officiel ! Parfois l'artiste l'ignore, parfois il y adhère plus ou moins et, plus rarement, il s'y oppose ouvertement. Depuis un demi siècle, le principe des manifestations d'art contemporain change peu et reste toujours aussi obscur ! Toute forme d’objet, pour suivre l'idée de Marcel Duchamp, peut devenir artistique si le monde de l’art le présente comme tel, avec grands renforts de textes, souvent incompréhensibles, de théories toutes autant hermétiques et de marketing culturel en lien étroit avec les Institutions.