samedi 21 février 2026

Art contemporain, enseignement et itinéraire

 

L'atelier de lithographie de l'école des Beaux-Arts de Besançon

Les écoles et facultés d’art regardent leurs étudiants comme de potentiels artistes en se désintéressant des apprentissages et savoir-faire techniques. L’Education nationale, sous prétexte d’éveil, a suivi ce même principe. Pourtant, être "artiste" reste une qualification ou un état qui ne peut pas s’apprendre.

L'organisation du système éducatif et de ses contenus a parfois, hier comme actuellement, engendré critiques et contestations. Malgré la méfiance d'une partie du corps enseignants attachée au maintien des anciens fondements, une autre partie, plus novatrice, souhaitera instaurer un renouvellement des pratiques.
L'éducation artistique aujourd'hui ne repose plus sur une initiation dogmatique avec une tradition imposée que l'étudiant n'aurait pas les moyens d'évaluer ou la liberté de critiquer. Les techniques normatives et les modèles classiques ont été dévalorisés ou même rejetés, au profit d'une liberté d'expression censée favoriser la vraie créativité.
Au XIXème siècle, l'apprentissage des Beaux-Arts est transmis par le système scolaire avec pour double mission : le savoir-faire et le respect d'idéaux reconnus par la majorité des professionnels. La fonction d'une école spécialisée comme l'école des Beaux-Arts est de dispenser la technique jugée nécessaire à l'exercice d'un métier ; en formant à un métier, peintre, sculpteur ou architecte, elle inculque également les valeurs fondamentales et intellectuelles qui sont attachées à ces professions.
Par ailleurs et comme souvent en pareil cas, lorsque des doutes apparaissent sur le bien-fondé de l'institution scolaire, celle-ci tend à modifier son système pédagogique. Ces ajustements périodiques, qui paraissent d'ailleurs de nouveau d'actualité, en arrivent à mettre aussi parfois en péril ces écoles.
En effet, si au XIXème siècle l'apprentissage apparaît comme excessivement codifié, au contraire, celui d'aujourd'hui se caractérise par un manque de repères, fragilisant sérieusement la valeur et l'objectif de ses enseignements.
La pratique des Beaux-Arts, jusqu’à une phase relativement récente, a surtout reposé sur des lois académiques. C’est-à-dire sur l’étude plus ou moins rigoureux des proportions à travers la connaissance du squelette et des muscles, sur la connaissance des perspectives linéaires et aériennes, sur le rendu des volumes et des ombres, ainsi que sur une certaine idée du sujet et de la composition.
L'ambition de l’enseignant consistait déjà à transmettre, par l’intermédiaire de trois techniques principales, à savoir le dessin, la peinture, la sculpture, des techniques ayant pour but la reproduction la plus objective possible de la nature, d'un modèle vivant ou classique en plâtre.
L'interprétation personnelle, qui n'est pas du ressort de l'apprentissage, arrive logiquement en second lieu, puisqu’il faut bien reconnaître que la fonction d’une école doit être avant tout de faire passer un ensemble de connaissances pratiques.
La représentation du corps, depuis l'Antiquité en passant par la Renaissance, a toujours occupé une place centrale dans l'enseignement artistique occidental. Cet apprentissage, très codifié, commence d'abord par la reproduction de gravures, puis de plâtres issus de la statuaire antique, pour finir par le modèle vivant proprement dit. Au XIXème siècle le dessin ou "académie" d'après modèle vivant, d'abord un modèle masculin puis ensuite plus généralement une femme nue, devient d'ailleurs la dernière étape du cursus de l'école des Beaux-Arts.

Mai 1968 constitue une période charnière au niveau des formations artistiques car les anciens critères académiques, jugés trop rigides pour favoriser l’originalité et trop aliénants pour la personnalité des créateurs, se trouvent rapidement mis en cause. Les étudiants réclament la suppression du Prix de Rome, de la présence obligatoire aux cours, avec un alignement sur le système des facultés.
Ces doléances seront entendues dès 1970 ; année qui entérine, après la suppression du Prix de Rome :
- La fin d'une présence régulière aux cours, qui ne manquera pas d'engendrer, à plus ou moins long terme, un absentéisme chronique.
- La fin de l’examen de base des Beaux-Arts, le certificat d’aptitude à la formation artistique supérieure (CAFAS) qui, jusqu'alors, authentifiait une certaine maîtrise des techniques.
A partir de là, les écoles placées sous la dépendance du ministère de la Culture perdront le monopole de la formation, avec la mise en place progressive des facultés d’Arts plastiques et la création d’un cursus universitaire classique, licence-troisième cycle.
Le marché de l'art, les emplois dans ce domaine - enseignement et culture - se trouvant de tout temps très réduits, ces deux filières de formation auront comme conséquence dommageable d'accroître considérablement les effectifs des étudiants diplômés et d'en laisser bon nombre sans perspective de carrière professionnelle liée à leur choix.
Les étudiants qui choisissent les filières artistiques s'exposent inévitablement à un futur problème de débouché, et ceux, très nombreux, qui subissent l'influence de l'art contemporain encore davantage. Ce marché des oeuvres contemporaines, mis à part quelques institutions, est quasi inexistant, alors qu'il restera toujours possible avec la peinture d'intéresser, même modestement.
L'intervention au sujet de la peinture du Président d’Art Renewal Center, Fred Ross, qui s'est déroulée au Metropolitan Museum de New York en mai 2001, mérite attention. L'événement est d'autant plus évocateur que l'auteur est américain, autrement dit de la nation qui actuellement impulse les tendances à suivre.
Fred Ross, un homme d’affaires, collectionneur d’art, auteur et militant culturel américain, a fondé en 1999 l'Art Renewal (ARC), afin de défendre et promouvoir le réalisme académique.
L’ARC demeure aujourd’hui le plus grand musée en ligne dédié au réalisme, rassemblant maîtres anciens, peintres académiques du XIXème siècle et artistes figuratifs contemporains. Ross défend une vision classique et technique de l’art en critiquant vigoureusement les avant-gardes, qu’il accuse d’avoir rompu avec la tradition et la maîtrise du savoir-faire. Ses textes argumentés et militants, ont contribué à structurer un contre-discours anti-moderniste.

Le paradoxe de l'art contemporain.
La culture générale s'est démocratisée. A la version latine de la Troisième République s'est progressivement substituée la sélection par les mathématiques, aux résultats peu contestables et sans doute plus justes. Dans le domaine des Beaux-Arts, l'académisme a laissé place au "concept", forcément subjectif, donc sujet à une sélection arbitraire.
Outre les partisans de l'art moderne, les "lauréats-professionnels" de l'art contemporain ont très souvent tourné en dérision la peinture académique et dénoncé l'ancien système des Beaux-Arts. Pourtant les artistes de cette tendance, qui privilégie le conceptuel ou le minimalisme, bénéficient largement du soutien de l'administration française, véritable substitut aux Salons officiels du Second Empire et de la Troisième République qu'ils critiquent. Mais au contraire de l'art académique, en son temps incontestablement populaire, l'art contemporain n'a pas ou presque pas de public et sans l'appui des structures mises en place par l'Etat sa légitimité s'en trouverait grandement menacée.
En parallèle, après l'adoption de l'impressionnisme, puis de l'abstraction, la peinture, longtemps perçue comme un domaine réservé, s’est imposée ces dernières années comme un loisir accessible à tous. Sa pratique s’est multipliée et profondément démocratisée. En outre, tout le monde peut désormais exposer et prétendre au statut devenu anodin d'artiste puisque la technique se trouve reléguée comme simple accessoire. Quant au sens de l'oeuvre il n'est que très secondaire, voire inexistant. Dès lors, distinguer une œuvre particulière dans la masse considérable des productions paraît relever davantage du hasard que de l'intuition ; ce que confirment les sites Internet de vente aux enchères, où l'offre de tableaux semble plus importante que le nombre d'enchérisseurs.
Alors, entre ces deux voies : professionnels, en France souvent des fonctionnaires-enseignants, et des conceptuels-minimalistes d'un côté et, de l'autre, des abstraits et des figuratifs, existe-t-il encore un espace de reconnaissance pour une forme d'art différente ?
La question mérite d'être posée et reste bien sûr ouverte.

Un itinéraire recommandé 
La Troisième République connaît l’apogée d’une forme d’académisme avec, au sommet de la hiérarchie des genres, le "grand style" qui traite obligatoirement l’histoire ou la mythologie sur des toiles de grand format. L’Institut dicte la norme et l’obtention d’un Grand Prix de Rome représente le meilleur gage de réussite pour l’artiste.
Si désormais on admet que cette situation constitue l’art officiel de cette époque, il ne serait pas inutile de souligner le rôle analogue qu’exerce aujourd’hui la direction générale de la Création artistique.
Dans les années 1980, celle-ci a mis en place, en suivant les directives de son ministère de tutelle, le mécanisme des Centres d’Art - Fonds Régionaux d’Art Contemporain, auxquels s’associent des écoles d’art. Un mécanisme qui s’apparente au processus qui régissait par le passé, l’enseignement - le Salon - la récompense.
En d’autres termes cette Délégation s’est donnée et a reçu pour consigne d’encourager par ses aides ou par l’intermédiaire de la commande publique un type de création bien spécifique. Les liens et influences entre les divers éléments en charge des Arts plastiques rappellent donc bien l’omnipotence des membres de l’Académie de jadis et la mainmise que celle-ci exerçait sur un Prix de Rome et son corollaire, l’enseignement des Beaux-Arts, entièrement orienté vers son obtention. 

Les FRAC et la Délégation aux arts plastiques
Les Fonds Régionaux d'Art Contemporain doivent se comprendre comme partie prenante du réseau des musées, des Centres d’Art et des écoles des Beaux-Arts. On remarquera que les fonctionnaires de l’Etat interviennent majoritairement au niveau des choix pour la constitution d’un patrimoine contemporain, la région apportant avant tout le budget de fonctionnement.
A partir d’un cahier des charges, une annonce est diffusée par le directeur d'un FRAC dont le rôle est celui d’un responsable artistique. Cette annonce concerne des acquisitions qui devront privilégier la jeune création, avec l’achat d’oeuvres inscrites dans la postérité des tendances minimalistes et conceptuelles, sans oublier la photographie contemporaine devenue brusquement à la mode.
La Délégation aux Arts, devenue depuis la Direction générale de la création artistique (DGCA), dispose de moyens étendus pour promouvoir ce que doit être l’art contemporain.
Ainsi, en 1994, un concours d’affiches suivi d’une campagne de diffusion dans tous les lycées et collèges de France est organisé conjointement avec l’Education nationale.
La conception de ce projet de sensibilisation à l’art actuel mené par A. Guzman, professeur aux Beaux-Arts de Valenciennes, a débouché nationalement sur la réalisation de trois grandes affiches, composées chacune d’un monochrome minimaliste avec, en surimpression, un court texte associant l’aplat de couleurs, sans autre forme de motif, et un créateur ; l’affiche blanche pour Ryman, la bleue pour Klein et la noire pour Soulages. Les inspecteurs de l'Education nationale ne manquèrent pas de recommander la présentation, à tous les jeunes collégiens et lycéens, desdites affiches, en s'appuyant sur le commentaire pédagogique suivant de monsieur Guzman :
"... C’est en cela, entre la surprise et le sérieux, comme entre le dit et le non dit, que ce projet réalisé par Agnès Tauveron, peut être un exemple du travail mené dans les écoles d’art... Ce projet pointe la distincte différence des études artistiques, la rigoureuse retenue intime et enclose de leur méthode et la nature entrevue, d’entre-deux, de leur ambition. A titre de métaphore pour la visée des enseignements artistiques, ce projet comme les autres qui auraient pu être sélectionnés, allie imagination et calcul, fait et feinte, idée et acte et répond à un cahier des charges."
Cependant, heureusement rien n'est définitivement établi ni imposé, l'école des Beaux-Arts de Valenciennes a fermé pour toujours ses portes en 2024.

L'exemple de Philippe Ramette
Témoignant sinon de l’existence d’un art officiel tout au moins d’un itinéraire recommandé. "A la Villa Saint-Clair de Sète qui m’a accueilli en tant qu’artiste-résidant après mon diplôme d'art, le directeur du FRAC Languedoc-Roussillon a montré un réel engagement en m’aidant à produire une exposition et en acquérant mes oeuvres... L’occasion depuis s’est renouvelée, notamment avec le FRAC Champagne-Ardennes. Mon contact avec ces institutions a également soulevé des questions quant aux orientations à prendre dans mon travail." Ce qui sous-entendrait que l'artiste envisage de répéter les mêmes "Tables à reproduction" en bois pour d'autres FRAC ?

L'art contemporain et son profil type
L'Oeuvre :
- Actuellement une photographie floue de genre indéterminé qui peut être de qualité médiocre mais de grand format avec, au centre, un éclairage néon qui clignote le tout sur un fond sonore répétitif.
Le Titre :
- De préférence en anglais : UNTITLED
La Démarche :
- Le processus de l'assimilation de la source lumineuse, de sa mise en valeur et de l'atténuation floue joue un rôle récurrent majeur. Les calculs parfois ironiquement exagérés ne livrent pas seulement le protocole détaillé de la propre démarche intrinsèque mais ils introduisent aussi l'aspect délibérément arbitraire et ambigu des systèmes sémantiques qui se réfèrent à eux-mêmes en s'ouvrant finalement sur des lectures multiples qui questionnent le spectateur...
L'Artiste :
- Vit et travaille à New York, appartient et est issu de la bourgeoisie aisée.
Pour appartenir à la scène de l'art occidental le talent n'est pas indispensable, par contre la connaissance du réseau est incontournable et le carnet d'adresse doit-être influant.

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A chaque époque son art officiel ! Parfois l'artiste l'ignore, parfois il y adhère plus ou moins et, plus rarement, il s'y oppose ouvertement. Depuis un demi siècle, le principe des manifestations d'art contemporain change peu et reste toujours aussi obscur ! Toute forme d’objet, pour suivre l'idée de Marcel Duchamp, peut devenir artistique si le monde de l’art le présente comme tel, avec grands renforts de textes, souvent incompréhensibles, de théories toutes autant hermétiques et de marketing culturel en lien étroit avec les Institutions.