Salon des Indépendants, 8 avril 1953 - La rupture avec la peinture devient totale avec l'art contemporain.
Tout art est contemporain… jusqu’à ce qu’il ne le soit plus !
Historiquement, aucune période artistique ne s’est pensée comme classique, le gothique était moderne, le baroque également. L’impressionnisme était fâcheusement moderne pour son époque.
L’art contemporain n’échappera pas à cette règle : une partie appartiendra à histoire de l’art, une seconde deviendra curiosité de musée, une autre, la plus importante, sombrera dans l’oubli et une infime fraction constituera un héritage sociologique, comme partie prenante de notre époque. Ce n’est pas un jugement de valeur, ce n’est que la mécanique normale de la mémoire humaine et culturelle.
Les œuvres qui traverseront le temps seront celles qui parviendront à marquer de leur empreinte une forme inédite de singularité, de mutation technologique, par exemple celles qui auront su adapter la révolution numérique. Toutefois, aujourd’hui ne se dessine pas clairement de genre esthétique, déjà stabilisé, succédant aussi nettement à l’art contemporain que celui‑ci l’a fait au modernisme.
A mesure que prolifèrent images et médiums hybrides, nous constatons une période marquée par une confusion des frontières, entre représentation et incertitude des hiérarchies et des valeurs. La distinction entre art et non‑art s'efface ou, pour le moins, n'est pas frappante. L’art, synonyme du n’importe quoi, de la surenchère du tout peut devenir art, alimente l’idée d’épuisement du contemporain. Plusieurs analyses notent que l'intérêt ne porte plus sur l’Art comme valeur supérieure, mais sur la figure de l’artiste, sur sa capacité d'intégration au sein du système.
Le postulat actuel de reconnaissance a banalisé la subversion et le spectaculaire, au point de rendre la transgression prévisible et tributaire d'un marché spécifique, d’où à terme, une recherche inévitable de nouvelles formes d’expressions plus authentiques.
Plusieurs symptômes laissent à penser que l’art contemporain touche à sa fin, ou au moins à la fin d’un cycle interne.
Tout d'abord le sentiment d’épuisement historique avec l’impression que tout a déjà été fait et dit, que l’art ne fait plus que recycler ses propres gestes, ce qui nourrit l’idée d’un art malade à cours de projet. La radicalisation devenue routine, la succession de mouvements conceptuel, minimaliste, de performances, d'installations, a poussé très loin la déconstruction des formes, au point que l’œuvre ne ressemble plus qu’à un montage désorienté, vécu comme uniquement destructeur. La mise en exergue d’objets communs, de dispositifs documentaires obscurs, brouille les anciennes normes esthétiques ; s'ajoute à cela l’idée que cet art ne serait qu'une pure création artificielle du marché, une convention qui n’existerait que par la protection du musée et du réseau professionnel.
Les attentes de virtuosité technique, d'émotions immédiates, de thèmes compréhensibles, d'harmonie, persistent la plupart du temps chez le spectateur, alors que l'art contemporain les rejette explicitement depuis Duchamp et le ready-made.
Le public ne sait plus comment reconnaître et évaluer ce qui lui est proposé ; les créations sont vécues comme illisibles, arrogantes et indifférentes à ses attentes, ce qui alimente encore rejet, méfiance et sentiment de faillite.
Même au sein des institutions, on évoque une désespérance, une impression de passage à vide, d'une professionnalisation en vase clos ne produisant qu'ennui et conformisme. L’idée d’avant‑garde ou d’art soi-disant transformateur du monde ne reflèterait finalement que l'image désabusée et cynique d’un monde désorienté. Ces signes n'indiquent pas nécessairement une disparition rapide de l’art contemporain, mais ils confirment une crise certaine de légitimité et de lisibilité d'un système tel qu’il s’est construit depuis les années 1960. Le glissement paraît inexorable et oblige à repenser ce que l’on attend de toute création artistique. Autrement dit, ces indices préfigurent un épisode de remise en question s'orientant vers un autre mode de rapport au sensible, plus qu’à une disparition pure et simple.
L'œuvre devrait émouvoir et unir, or l'œuvre contemporaine est souvent banale, ambiguë, sans contenu clair ni maîtrise apparente, ce qui provoque rejet et incompréhension. Malgré des critiques et des institutions qui multiplient les rituels de légitimation, le public perçoit toujours l'art contemporain comme ennuyeux, vide, dépourvu de sens.
L'art conceptuel et minimaliste demeure adossé institutionnellement, donc faiblement autonome, or l’histoire de l’art retient surtout les œuvres capables de survivre sans cartel, sans dispositif particulier. Les installations qui nécessitent un protocole de conservation, un discours théorique, ont statistiquement peu de chances de traverser les siècles. L’art trop dépendant du contexte institutionnel disparaîtra, ce n’est pas une condamnation, c’est une loi matérielle. Lorsque l'on analyse la pérennité des oeuvres, on constate que les formes qui restent sont celles qui peuvent toucher l'humain sans médiation. Cela inclut la peinture et la sculpture, la photographie, certaines créations numériques.
L’art contemporain survivra-t-il comme mouvement ?
Le système actuel repose sur les écoles d’art, les centres d’art, les FRAC, les biennales et foires, les galeries, les discours curatoriaux. Cette pratique est historiquement très récente, années 1970–2000. Il est fort possible qu’elle soit remplacée par un système plus numérique, plus décentralisé et plus proche des pratiques amateurs. Dans ce cas, l’art contemporain institutionnel pourrait n'être qu'une brève période historique, comme l'a été l’art académique du XIXᵉ siècle.
On voit déjà poindre des tendances qui pourraient constituer l’après. Sans doute avec un retour de la forme et de la manière, avec une sensibilité plus marquée ; une réconciliation entre pratique amateur et création professionnelle, une hybridation entre technologies et gestes traditionnels. Il se pourrait que l’art dit contemporain soit compris dans le futur comme une simple période de transition entre art moderne, centré sur la rupture, et art post-contemporain, centré sur la relation.
L’art contemporain est-il vraiment décadent ?
Oui, dans la mesure où il s’est institutionnalisé avec une forte dépendance aux discours, avec sa logique de marché spéculatif et sa déconnexion du public. Le schéma institutions, marchés, réseaux, discours, véhicule une impression de connivence entre artistes, commissaires, critiques. L’époque contemporaine est celle où tous les styles, toutes les formes deviennent possibles en même temps, ce qui clôt l’idée d’un progrès stylistique unique. L’art contemporain radicalise les mouvements entamés avec la modernité : transgression des normes, remise en cause de la représentation, introduction de l’objet, désacralisation de l’œuvre.
Depuis Manet jusqu’aux avant-gardes, les artistes ont progressivement renié la tradition académique, puis la représentation figurative, et pour finir la peinture elle‑même, jusqu’à la présence brute de l’objet ou de l’événement (ready‑mades, happenings, installations).
L'expression populaire "ce n’est plus de l’art !" indique que les oeuvres sont jugées vides, au contenu obscur, et ne répondent plus à la définition de beauté ou de maîtrise technique. N’importe quoi peut devenir art, le résultat ne suscite donc ni émotion, ni plaisir, ce qui renforce l'idée que l’art contemporain ne ferait que recycler des clichés.
Pour se proclamer artiste, il n’est plus nécessaire d’apprendre ni technique, ni métier, car l'absence des critères ne permet plus de juger la forme, l’idée ou le savoir-faire ; c'est l'impression d’arbitraire et de hasard qui domine. Certains y voient un égalitarisme mal compris : tout le monde est artiste, au détriment de l’exigence et de la transcendance de l’œuvre. L'utilisation du scandale, la provocation comme stratégie de visibilité confortent les jugements négatifs.
L’œuvre sert parfois de prétexte à spéculation, de produit financier, plutôt qu’objet de contemplation ou de réflexion, et deviendrait ainsi une pure création du marché, fabriquée par un petit réseau de galeries, de collectionneurs et de médias.
En toile de fond, beaucoup de ces critiques expriment un malaise devant la perte de références et nous sommes probablement déjà dans un après de l’art contemporain, un entre-deux, où une organisation s’essouffle sans qu’une autre ne soit encore distinctement établie.
Pour conclure
L’art contemporain s’est construit sur la rupture, la subversion, la déconstruction. Mais aujourd’hui la subversion et la transgression se trouvent institutionnalisées, la critique les a intégrées au marché. Le geste avant-gardiste tourne à vide. Trop d’œuvres reposent sur des protocoles interchangeables, trop de discours remplacent l’expérience physique concrète. L’art contemporain est devenu un système : écoles - galeries - centres d’art - foires - musées, avec langage codé encouragé par une économie mondialisée qui entérine les formats déjà validés. Une orientation picturale meurt souvent quand elle devient prévisible.
Ce qui émerge aujourd’hui n’est pas encore un mouvement, mais une constellation de tendances qui indiquent un basculement. On observe un retour massif de la narration, une réhabilitation de la peinture figurative, un intérêt pour les mythes, les symboles, les archétypes. Ce n’est pas un retour en arrière, mais une réaction à l’incertitude généralisée du monde. Plus rien ne domine, les institutions n'y croient plus vraiment ; le public réclame du sens, de la forme, de l’émotion, de la lisibilité. L’art contemporain n’est pas encore mort, mais il n’est plus hégémonique. Il est devenu un style parmi d’autres, une saga parmi d’autres.
